Une loupe posée sur un carnet manuscrit où l'on peut lire les mots « Pourquoi ? » et « Et si… », illustrant la rumination et les pensées répétitives.

Deuxième jour à Mexico : la mort est partout, et d’excellente humeur

par Laurence | Oct 29, 2026 | Les coulisses

Deuxième jour à Mexico et la mort est partout. Orange, fleurie, et d'excellente humeur.

La ville s'est habillée pour la fête des morts : des guirlandes de cempasúchil, ces fleurs orangées que l'on retrouve partout à cette période, des crânes sur les murs, des Catrinas aux robes extravagantes et même un xoloitzcuintle, ce drôle de chien mexicain sans poils, à l'entrée d'un bâtiment.

Ici, tout le monde a l'air d'attendre des invités.

Et c'est précisément ce qui se passe.

Statue en bronze d'un xoloitzcuintle sur le museau duquel se pose un papillon monarque, devant un fauteuil géant orné de papillons et de crânes en fête à Mexico
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin
Mur de crânes cuivrés, bougies et boîte « Deposita aquí tu mensaje » pendant la fête des morts à Mexico
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Je suis venue au Mexique pour de nombreuses raisons, et l'une d'elles concerne le tome 2 des Fragments du destin. Mais c'est encore trop tôt pour tout te dévoiler.

Ce que je peux te dire, c'est que la ville est en fête. Et cette fête est pour ses morts.

Chez nous, on porte des chrysanthèmes au cimetière. Ici, on décore la ville entière, on prépare de bons petits plats et on ressort les photographies de famille.

Laurence assise au milieu des massifs de cempasúchil à Mexico
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

La première fois que j'ai découvert cette tradition, c'était en 2021, à Cholula. Et je me souviens encore de mon étonnement.

Ma première fois, c'était à Cholula, en 2021

Au Mexique, dans certaines régions, les familles qui ont perdu un proche dans l'année ouvrent leur maison pour accueillir ceux qui souhaitent lui rendre hommage.

La famille, les amis, les voisins et parfois même de parfaits inconnus.

Des boissons et de la nourriture sont offertes à chacun.

J'ai eu la chance de vivre cette expérience à Cholula. Nous nous promenions dans les rues lorsque des personnes que nous ne connaissions absolument pas nous ont invités à entrer chez elles.

Je dois admettre que c'est assez déstabilisant de se retrouver dans la maison d'inconnus, au milieu d'une famille réunie autour du souvenir d'un défunt.

Mais la nièce de celui-ci nous a très vite mis à l'aise.

Fidèle à la tradition, elle nous a offert du mole, cette spécialité mexicaine à base d'une sauce complexe, souvent préparée avec des piments et des épices. Puis elle a pris le temps de nous expliquer l'origine des offrandes.

Le chemin de fleurs qui guide l'âme du seuil de la maison jusqu'à l'autel
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Au fond de la pièce se dressait un autel couvert de fleurs, de bougies, de nourriture et de photographies.

Mais ce sont surtout les objets personnels qui ont retenu mon attention.

Son oncle était décédé pendant la pandémie. Et sur cet autel, sa famille avait rassemblé tout ce qui racontait sa vie : les choses qu'il aimait, ses passions, son travail, ses habitudes.

J'ai trouvé cette manière de lui rendre hommage particulièrement touchante.

Parce qu'au fond, une vie se raconte aussi à travers tous ces petits détails que seuls ceux qui nous aiment connaissent vraiment.

L'autel de la fête des morts à Cholula, éclairé de bleu
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

La jeune femme nous a également expliqué que les offrandes seraient emportées au cimetière le lendemain pour partager un repas sur la tombe de son oncle.

À midi, au son des cloches, viendrait le moment de laisser repartir son âme.

J'ai découvert ce jour-là une façon très différente de vivre le deuil. Une manière de continuer à faire une place aux disparus dans la vie quotidienne, avec des gestes simples, de la nourriture, des souvenirs et beaucoup de tendresse.

La fête des morts : une fois par an, les morts rentrent à la maison

Mandala de sable et de grains colorés avec un crâne orange au centre
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Le Día de Muertos, ou Jour des morts, se célèbre principalement les 1er et 2 novembre, même si les préparatifs et certaines commémorations commencent dès la fin octobre.

Cette tradition est issue de la rencontre entre des croyances préhispaniques et les fêtes catholiques de la Toussaint et du Jour des fidèles défunts.

L'UNESCO l'a proclamée chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité en 2003, avant son inscription en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

Crâne posé sur une poutre couverte de pétales de cempasúchil
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Selon les croyances populaires, les âmes des défunts peuvent revenir temporairement auprès de leurs proches.

Les familles préparent alors des autels, appelés ofrendas, pour les accueillir.

On y place des fleurs, des bougies, de l'eau, de la nourriture, des objets personnels et des photographies.

Tout est pensé pour leur souhaiter la bienvenue.

Même les chemins de pétales de cempasúchil ont leur importance : leur couleur éclatante et leur parfum sont censés guider les âmes jusqu'à la maison.

Et ce qui me plaît particulièrement, c'est que ces retrouvailles sont souvent joyeuses.

On se souvient, on raconte des anecdotes, on prépare les plats préférés du défunt. On rit aussi, on chante, on danse et parfois on fait venir des mariachis.

La mort fait partie de la conversation.

Chaque âme a son jour

Même dans l'au-delà, il semblerait qu'on respecte un certain planning !

Les dates et les coutumes varient selon les régions et les communautés mexicaines, mais plusieurs traditions populaires distinguent les jours de retour des âmes.

  • 27 octobre : dans une tradition aujourd'hui très répandue, on accueille les animaux de compagnie disparus, avec de l'eau, de la nourriture et parfois leurs jouets préférés.
  • 28 octobre : les personnes décédées brutalement ou dans un accident. On allume des bougies à leur intention.
  • 29 octobre : certaines traditions consacrent cette journée aux personnes mortes noyées.
  • 30 octobre : on pense aux âmes oubliées, à celles qui n'ont plus personne pour se souvenir d'elles.
  • 31 octobre : dans certaines communautés, on évoque les enfants qui n'ont pas été baptisés ou qui sont morts avant leur naissance.
  • 1er novembre : c'est le jour des angelitos, les petits anges, consacré principalement aux enfants disparus.
  • 2 novembre : on honore les défunts adultes. Les familles se réunissent souvent au cimetière, apportent des fleurs, des offrandes et partagent parfois un repas près des tombes.

Ce calendrier n'est donc pas une règle suivie partout au Mexique. Chaque région possède ses propres coutumes, parfois transmises depuis des générations.

Ce qui les rassemble, c'est cette volonté de ne pas laisser disparaître le souvenir de ceux qui sont partis.

L'autel : toute une vie racontée en objets

L'autel est au cœur de la célébration.

Sa préparation demande du temps, de l'attention et souvent beaucoup de créativité. Il peut être modeste, installé sur une simple table familiale, ou spectaculaire, avec plusieurs niveaux et des décorations élaborées.

Mais chaque élément possède une signification.

Les bougies

Elles représentent la lumière, la foi et l'espoir. Elles servent également à éclairer symboliquement le chemin des âmes jusqu'aux offrandes.

Bougies allumées sur un autel de la fête des morts, avec un crâne en sucre et des cempasúchil
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Les photographies et les objets personnels

La photographie permet d'identifier la personne à laquelle l'autel est dédié.

Autour d'elle, on dispose parfois des objets qui lui appartenaient ou qui évoquent ses passions.

C'est ce qui m'avait le plus émue à Cholula. Derrière chaque objet, il y avait une histoire, un souvenir, une personne que sa famille continuait à faire vivre à sa manière.

Autel dédié à un défunt, avec ses photos, sa guitare, ses fruits et ses cempasúchil
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

La nourriture et les boissons

On prépare les plats préférés du défunt, parfois accompagnés de ses boissons favorites.

Du mole, des fruits, des tamales, du chocolat, de la tequila ou simplement une tasse de café.

Selon la croyance, les âmes viennent profiter de l'essence et des parfums de ces offrandes.

Bol en terre cuite rempli de fruits, de maïs et d'un crâne en sucre sur un tapis de pétales de cempasúchil
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Le pain des morts

Le pan de muerto est l'une des spécialités les plus emblématiques de cette période.

Ce pain légèrement sucré, souvent parfumé à la fleur d'oranger, est généralement décoré de formes rappelant des os.

Il évoque le cycle de la vie et de la mort, et sa forme varie selon les régions.

Panier de pain des morts à côté d'un vase de cempasúchil
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Le papel picado

Ces guirlandes colorées, découpées dans du papier très fin, flottent au-dessus des autels et dans les rues.

Elles symbolisent notamment le vent, l'un des éléments de la nature, et rappellent aussi la fragilité de l'existence.

Clocher d'autel entouré de guirlandes de papel picado orange, rose et bleu
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Le cempasúchil, la fleur des morts

Impossible de passer à côté de cette fleur au Mexique à cette période.

Son orange éclatant envahit les marchés, les rues, les maisons et les cimetières.

Selon la tradition, son parfum et ses couleurs guident les âmes vers les autels préparés pour elles.

Panier en osier rempli de fleurs de cempasúchil orange
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

L'arche fleurie

Dans certaines traditions, une arche de fleurs surmonte l'autel.

Elle symbolise le passage entre le monde des vivants et celui des morts.

Autel sous une arche de cempasúchil, avec offrandes, paniers et bougies
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

On retrouve également d'autres éléments importants : le copal, un encens utilisé pour purifier les lieux ; le sel, symbole de purification ; les crânes en sucre, qui rappellent la présence de la mort dans la vie ; et le verre d'eau, destiné à désaltérer les âmes après leur long voyage.

Ce qui me fascine, c'est que rien n'est vraiment laissé au hasard.

Chaque fleur, chaque bougie, chaque objet participe à cette façon si particulière de dire aux disparus : nous ne vous avons pas oubliés.

Le xoloitzcuintle, le chien qui accompagne les morts

Le chien xoloitzcuintle sur une barque de fleurs de cempasúchil
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Il y a un autre symbole que j'aime particulièrement : le xoloitzcuintle.

Son nom est presque aussi difficile à prononcer qu'à retenir !

Ce chien mexicain, souvent sans poils, occupe une place importante dans les croyances anciennes.

Dans la tradition aztèque, il accompagnait les défunts pour traverser un fleuve séparant le monde des vivants de celui des morts.

Cette traversée faisait partie du long voyage vers le Mictlán, le monde des morts, dont le parcours comptait neuf niveaux et pouvait durer quatre ans selon les récits.

Lors de mon premier séjour, des Mexicains m'ont raconté une légende qui m'est restée en mémoire.

Mictlantecuhtli, le dieu de la mort, aurait demandé à un chien blanc d'accompagner les défunts dans leur voyage.

Mais celui-ci aurait refusé de traverser le fleuve, de peur de salir son pelage.

Un chien noir, en revanche, aurait accepté d'aider les âmes à franchir les eaux.

C'est ainsi, selon cette version de la légende, qu'il serait devenu leur guide.

J'aime beaucoup cette histoire.

Elle donne à ce compagnon fidèle une place qui dépasse même la vie.

La Catrina, cette élégante dame qui se moque de la mort

Visage maquillé en Catrina bleue et blanche pendant la fête des morts
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin
Catrina au grand chapeau bleu à plumes
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin
Catrina en robe bleue brodée de fleurs
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Impossible de parler du Día de Muertos sans évoquer la Catrina.

Avec son grand chapeau, ses robes extravagantes et son visage de squelette, elle est devenue l'une des figures les plus reconnaissables de la fête.

Pourtant, à l'origine, elle n'avait rien d'une décoration folklorique.

Vers 1910, le caricaturiste mexicain José Guadalupe Posada crée la Calavera Garbancera, une figure satirique qui se moque notamment des personnes reniant leurs origines pour imiter les classes aisées européennes.

Quelques décennies plus tard, Diego Rivera lui donne son élégante silhouette et contribue à populariser le nom de Catrina dans sa fresque Sueño de una tarde dominical en la Alameda Central, réalisée en 1947.

Aujourd'hui, elle est partout.

Dans les rues, sur les places, dans les défilés, sur les visages maquillés et les costumes les plus spectaculaires.

Elle nous rappelle aussi quelque chose d'assez universel : peu importe notre apparence, notre fortune ou notre position sociale, nous partageons tous la même destinée.

Et les Mexicains ont trouvé une manière particulièrement joyeuse de nous le rappeler.

Ce que cette fête m'a laissé

Deux silhouettes marchent sur un chemin vers la lumière
Crédit photo : © Laurence Flez-Renaudin

Je crois que c'est ce qui m'a le plus touchée lorsque j'ai découvert cette tradition.

Cette place accordée aux disparus. Cette façon de parler d'eux, de raconter leurs histoires, de préparer ce qu'ils aimaient et de continuer à les associer aux moments importants de la famille.

Pour ma part, mais cela n'appartient qu'à moi, je pense que les personnes que nous avons aimées continuent d'une certaine manière à veiller sur nous.

Je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit de cette croyance.
C'est simplement ma façon de regarder l'absence.

J'aime beaucoup cette image du bateau qui disparaît à l'horizon.
Lorsqu'on ne le voit plus, cela ne signifie pas qu'il a coulé. Il a simplement quitté notre champ de vision.

C'est un peu ainsi que j'envisage la disparition de ceux que j'aime.
Et c'est probablement l'une des raisons pour lesquelles cette tradition mexicaine me touche autant.
Elle nous invite à continuer à parler de nos morts, à évoquer leurs souvenirs, à leur faire une place dans nos vies.

Je garde un souvenir particulièrement chaleureux de cette famille de Cholula, qui nous a accueillis avec une générosité incroyable alors que nous étions de parfaits inconnus.

Je remercie aussi toutes les personnes qui m'ont raconté ces traditions, ainsi que mon gendre et sa famille pour leur hospitalité, leur générosité et leur joie de vivre.

Aujourd'hui, cinq ans plus tard, me voici de retour au Mexique.

Avec mes souvenirs, mon appareil photo, mes projets d'écriture et cette curiosité qui me pousse toujours à aller découvrir ce qui se passe ailleurs.

Cholula m'a donné ce regard. Ce que Mexico m'apprend cette année, je te le raconterai le moment venu.

En attendant, hier, devant un mur couvert de fleurs orange et de petits crânes, je me suis arrêtée devant une boîte où l'on pouvait laisser un message à une personne disparue.

J'ai trouvé cette idée profondément touchante.

Et toi, si tu avais une boîte pour laisser un message à quelqu'un que tu aimes encore, que lui dirais-tu ?

Le deuil est une expérience profondément personnelle. Lorsqu'il devient trop difficile à traverser, parler à une personne de confiance ou à un professionnel peut apporter un soutien précieux.

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